Le guérisseur blessé

Mythes, cliniques et traversées

Difficile de ne pas faire un lien entre cette réflexion de Marcel Gauchet partagée par France Culture et la lecture récente du Repli sur soi de Sophie Braun. Toutes les deux rejoignent des préoccupations déjà partagées sur l’état de désarroi de jeunes patients que je reçois en consultation. 

Inviter les enfants à devenir eux-mêmes, à être libres, autonomes et … épanouis ; une invitation qui est devenue progressivement une exigence : il faut trouver sa voie, faire les bons choix, réussir de belles études et son entrée dans la vie professionnelle, avoir des relations épanouissantes et fonder une famille « modèle » … Est-ce cela la définition du bonheur ? Est-ce vraiment un idéal à atteindre ? Une autre forme du paradis à gagner ? Et que deviennent ceux qui n’y arrivent pas ? 

Je retiens de ma lecture de Sophie Braun que cette course effrénée à l’émancipation individuelle devient un poids trop lourd à porter lorsqu’elle laisse croire à chacun qu’il doit être, à lui seul, l’auteur de sa vie. Avoir besoin des autres, hésiter ou rencontrer ses limites, risque alors d’être vécu comme un échec personnel. Cette pression est d’autant plus forte dans une société qui valorise la compétition et la réussite individuelle, tout en offrant des possibilités profondément inégales. Le mythe de l’ascenseur social peut-il encore avoir un sens dans un monde ultralibéral et individualiste attisé par un capitalisme triomphant ? Je ne vais pas plus loin (pour le moment) dans cette réflexion mais il y aurait beaucoup à dire. Que peut-il rester de cette promesse d’ascension sociale lorsque les obstacles collectifs sont vécus comme des insuffisances personnelles ?

Cette tension sociétale me semble particulièrement importante à explorer dans l’accompagnement des jeunes adultes. Derrière une difficulté à choisir ou à s’engager, quelle place prend la peur de décevoir ? Comment reconnaître son propre désir lorsqu’on a longtemps cherché à répondre aux attentes ? Comment s’autoriser à essayer si chaque décision semble devoir déterminer toute la suite de son existence ? 

Sophie Braun évoque aussi, en référence à Philippe Meirieu, la place centrale prise par l’enfant dans la famille. C’est la fameuse formule du pédagogue français : jadis la famille faisait des enfants alors qu’aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En bref, dans les milieux dits favorisés tout tourne autour de lui et rien n’est jamais assez sous peine de passer pour de mauvais parents. 

Un enfant aimé, attendu, soutenu, mais chargé, sans que personne le souhaite, de donner sens aux espoirs de tous. Ils sont élevés comme des petits soldats sans avoir la possibilité de vivre dans le présent mais seulement dans l’idée de préparer l’avenir … Ils n’ont pas de présent et l’actualité leur renvoie qu’ils n’auront pas d’avenir. 

Il ne s’agit pas d’accuser les parents: eux aussi sont pris dans cette pression à bien faire, à offrir toutes les chances, à préparer l’avenir.

Mais à force de préparer demain, quelle place laissons-nous à l’expérience d’aujourd’hui ? Au plaisir sans objectif, aux détours, aux essais qui ne débouchent sur rien de mesurable ? 

Dans cette perspective, le repli sur soi mérite d’être entendu au-delà d’un manque de volonté ou d’autonomie. Il peut parfois constituer une protection face à des attentes trop lourdes ou contradictoires. C’est aussi le sentiment de se retrouver dans une impasse : comment concilier l’exigence d’autonomie et d’épanouissement avec les perspectives actuelles ? 

À cette impasse s’ajoute, pour de trop nombreux jeunes, le sentiment d’être exclus d’un système qui leur demande de réussir sans leur en donner les moyens. Les parcours diffèrent, mais la difficulté à trouver sa place peut se retrouver dans ces expériences. 

C’est la manière singulière dont chacun vit ces tensions qui peut être explorée dans l’espace thérapeutique. Ce dernier peut offrir un lieu où l’on n’a pas à réussir ; un lieu pour déposer les attentes, reconnaître ses peurs, faire une place à ses limites et découvrir ce qui compte pour soi. Un lieu où l’autonomie peut se construire avec l’appui d’un autre.Et si devenir adulte, c’était aussi découvrir que l’on n’a pas à faire ses preuves en permanence pour être à sa place ?