Cette question terminait une précédente réflexion, née de la découverte de Malaise dans la génération Z de Pierre Valentin. La lecture de La Tentation du repli, de Sophie Braun, m’amène à la prolonger : que se passe-t-il lorsque trouver sa place paraît si difficile que se retirer devient la seule possibilité envisageable ?
Sophie Braun, psychanalyste jungienne, développe cette question au départ de cas cliniques qu’elle met en parallèle avec des contradictions de notre monde contemporain. Je retrouve-là une réflexion proche d’une interrogation développée dans de précédentes réflexions : comment entendre en consultation une souffrance singulière sans faire abstraction du monde dans lequel elle se vit ?
Quand le retrait devient une protection
Ce livre m’a touché car il décrit concrètement des situations dramatiques de replis sur soi. Je ne rencontre pas de telles situations extrêmes mais comment ne pas faire de liens avec certaines souffrances dont je suis le témoin et le dépositaire. Des personnes, souvent jeunes, qui peinent à trouver leur place, qui doutent de leur valeur, qui ne se sentent pas à la hauteur des attentes de leur environnement. Des personnes qui tentent de se mettre en retrait pour se protéger d’un monde trop difficile et qui soudain se retrouvent démunies : elles ne savent pas qui elles sont ni ce qu’elles veulent vraiment. La honte n’est jamais très loin car elles ne se reconnaissent plus dans la personne privée d’élan qu’elles incarnent à ce moment.
Ce que notre société contribue à fragiliser
En complément aux analyses de Pierre Valentin, Sophie Braun s’interroge sur les mécanismes sociétaux qui contribuent à fragiliser ceux auxquels notre société demande toujours davantage en termes d'autonomie, d'adaptation et de performance. Comment survivre dans une société où tout est compté, calculé, pesé, marchandé ?
Cette logique de mesure et de performance traverse tous les champs ; le secteur des soins de santé et du bien-être n’y échappe pas.
A la suite de Sophie Braun, je m’interroge sur le risque d’étiqueter et de classer trop rapidement les difficultés, au point de laisser dans l’ombre les conditions relationnelles, professionnelles et sociales dans lesquelles elles prennent forme.
A titre d’exemple, elle évoque l’omniprésence de l’hypersensibilité comme facteur explicatif d’un certain mal-être chez de nombreuses personnes. Cet « étiquetage » peut certes aider certaines personnes à mettre des mots sur leur expérience et à mieux comprendre ce qui leur arrive. Mais, sans nier les résultats de la recherche neuropsychologique, qu’est-ce que ce terme permet de comprendre et que risque-t-il de laisser dans l’ombre ? Ne faudrait-il pas, en même temps, s’interroger sur les processus d’hypersensibilisation ? Qu’est-ce qui dans une histoire et un environnement donnés a pu rendre une personne particulièrement sensible au jugement de ne pas être à la hauteur ?
Une place qu'il faudrait sans cesse mériter ?
Cette interrogation est à mettre en parallèle avec celle de la place accordée à l’individu dans notre société. D’une certaine manière, chacun est vivement invité à découvrir qui il est, à affirmer sa singularité et à construire sa propre voie. Oui … mais que se passe-t-il si l’on doute profondément de sa valeur et que le regard des autres est un rappel constant de cette dévalorisation ?
Comme l’a bien démontré Pierre Valentin, notre société valorise l'individu, son autonomie, son affirmation personnelle, sa capacité à se réaliser et à construire sa propre identité. Mais, dans le même temps, elle le soumet à des exigences permanentes de performance, de comparaison et de reconnaissance.
Comment construire un sentiment suffisamment solide de sa propre valeur lorsque celle-ci semble devoir être sans cesse confirmée par ce que l’on réussit, ce que l’on montre ou la reconnaissance que l’on obtient ?
Ne faut-il pas, comme Sophie Braun nous y invite, interroger aussi les fragilités narcissiques ? Cette difficulté à maintenir un sentiment suffisamment stable de sa propre valeur, notamment lorsque l'on échoue, que l'on doute ou que l'on ne correspond pas aux attentes ? Une difficulté qui s’inscrit dans une histoire personnelle, mais que certaines exigences de notre environnement peuvent aussi accentuer.
Et dans la relation thérapeutique ?
Et le travail du thérapeute dans tout cela ? A titre d’exemples : comment accompagner une personne qui a appris à toujours viser plus haut et qui se retrouve aujourd’hui sans élan, honteuse de ne plus y parvenir ? Comment soutenir une jeune maman épuisée par les multiples exigences qu’elle pense devoir satisfaire pour être une bonne maman ?
Ces situations m’interrogent aussi sur les attentes que je peux moi-même introduire implicitement dans l’accompagnement. Retrouver de l’autonomie, un projet, une capacité d’agir constitue sans nul doute une perspective précieuse… Mais comment éviter que ces perspectives deviennent de nouvelles exigences pour quelqu’un qui souffre déjà de ne pas se sentir à la hauteur ?
Comment construire ensemble un espace où il devient possible de prendre le temps, de ne pas savoir immédiatement ce que l’on veut, de reconnaître ses limites sans y voir une nouvelle preuve de son insuffisance ?
Le travail thérapeutique permet-il d’interroger ces attentes, de reconnaître celles que l’on a faites siennes sans les avoir vraiment choisies, et de chercher progressivement d’autres manières d’entrer en relation et de prendre place ?
La question devient alors, pour moi : comment accompagner une personne pour que sa place dans le monde cesse de lui apparaître comme quelque chose qu’elle doit sans cesse mériter ?