Le guérisseur blessé

Mythes, cliniques et traversées

Je suis occupé à lire un beau roman d’un grand psychiatre : Irvin Yalom. A côté de ses publications scientifiques, cette figure majeure de la thérapie existentielle est capable de mettre en scène une réflexion sur le rôle, les attentes, les petites forces et les grandes faiblesses d’un thérapeute au travers de personnages imaginaires. C’est jubilatoire, sérieux et interpellant. 

Le roman d’Irvin Yalom, Mensonges sur le divan, me parle beaucoup. Il me permet de poursuivre la réflexion développée dans une précédente publication où je me demandais si mon envie d’aider une personne à changer n’induisait pas, chez elle, une attente de plus à satisfaire.

Un thérapeute face à ses doutes

On y découvre un personnage principal en la personne d’Ernest Lash. C’est un psychiatre qui se cherche, plein de doutes. Ernest Lash a progressivement quitté une pratique centrée sur la prescription et les consultations brèves pour se consacrer à la psychothérapie. Il continue toutefois à interroger sa manière de travailler, notamment sa place et sa posture dans la relation avec ses patients.

Il souhaite ainsi être plus ouvert, plus authentique tout en espérant que cette proximité permettra quelque chose que sa pratique habituelle ne permet pas. Mais de l’intention à l’action  … 

A travers ce roman, Irvin Yalom nous laisse entrapercevoir ce que les thérapeutes ne montrent pas nécessairement : leurs ambitions, leurs désirs, ce qu’ils comprennent mal et ce qu’ils préfèrent parfois ne pas voir.

Ce que j’attends de la personne qui me consulte

Parmi toutes les questions que soulève la lecture de ce roman, j’en ouvre une qui m’occupe actuellement : qu’est-ce que j’attends, moi aussi, de la personne qui vient me consulter ? 

Je souhaite l’aider (il y aurait beaucoup à dire sur ce qui peut se cacher derrière ce terme mais ce n’est pas le propos ici). Je souhaite l’aider donc mais quelle place prend aussi mon besoin de me sentir utile ? Lorsque je propose une explication, puis-je accepter qu’elle ne lui parle pas ? Lorsque son état s’améliore, qu’est-ce que cela vient rassurer chez moi ?

Recevoir une question sans se sentir mis en doute

Je pense à une personne qui me demandait comment nos entretiens pouvaient l’aider à aller mieux. Elle semblait incrédule à l’idée que parler puisse changer quelque chose à son mal-être.

Sa question était légitime. Elle avait besoin de comprendre ce que je lui proposais et ce qu’elle pouvait en attendre.

Mais comment recevoir une telle question ? Comme une demande à laquelle prendre le temps de répondre ou comme une mise en doute de ma compétence ?

Comment lui répondre ? Je peux expliquer ma manière de travailler et lui demander ce qu’elle attend de nos rencontres, ce qui lui paraît insuffisant ou difficile à comprendre. Mais suis-je en train de l’aider à se faire une idée de ce que je propose ou de chercher à la convaincre ? 

Laisser une place aux réserves de l’autre

Suis-je capable d’entendre ses réserves sans chercher à la convaincre à tout prix ?

C’est là que mon envie d’aider mérite d’être interrogée : quelle place est-ce que je laisse à la possibilité que ce que je propose ne corresponde pas à ce que cette personne recherche ?

Je repensais à cet épisode en découvrant tous les doutes et questionnements qui assaillaient  Ernest Lash confronté aux résistances d’une patiente. 

Rester disponible lorsque je me sens déstabilisé

Que devient mon désir d’être ouvert lorsque la personne en face de moi met en question ce que je lui propose ? Se reconnaître dans une conception humaine et respectueuse de l’accompagnement ne dispense pas de regarder comment on réagit lorsqu’on se sent déstabilisé.

Je parle souvent de présence et d’authenticité. Ces mots m’engagent aussi lorsque je me sens mis en difficulté. Puis-je rester disponible à ce que la personne me dit, même si cela vient décevoir mes attentes ou remettre en question ma manière de travailler ?

Après tout, la personne qui me consulte n’a pas à me rassurer sur ma valeur ni à confirmer l’image que je souhaite avoir de moi.